Dans « La nature exposée » [1] Erri de Luca raconte la mésaventure d’un montagnard , passeur de migrants, qui les guidait à travers les cols et les passages escarpés afin de leur permettre de franchir clandestinement la frontière italienne. Il n’était pas le seul villageois à pratiquer une activité qui rapportait les quelques lires qui amélioraient l’ordinaire des tous. Sauf qu’une fois arrivés à destination, ce montagnard rendait systématiquement leur argent aux migrants, car estimait-il, ils en avaient plus besoin que lui.

Quelques mois après son passage, un des étrangers écrivit un livre qui eut du succès. Il y narrait son aventure et mettait en scène le passeur romanesque qu’il présentait comme un saint. Cette renommée inattendue contraria les habitants du village qui voyaient affluer les demandes de passage gratuit, des cars entiers de touristes curieux, et la garde civile. Tous en faisaient reproche au passeur, il avait tué la poule aux œufs d’or, à tel point qu’il du quitter le village.

Les bonnes intentions des uns et des autres peuvent avoir des conséquences incalculables à l’aune de sa propre ignorance. Le passeur n’imaginait pas qu’en rendant leur argent aux immigrés clandestins, il déclencherait une telle tempête. L’écrivain qui, à sa manière, voulait remercier le passeur de son humanité, n’imaginait pas que son livre ait un tel succès. Toutes ces choses, noyées dans les habitudes du quotidien, paraissaient destinées à y demeurer enfouies, si ce n’est le succès, inattendu, imprévu, qui soudain a levé le voile sur elles.

Les bonnes intentions ne valent pas une bonne expérience de la vie. On réalise beaucoup de choses dans la discrétion, pour cela on doit respecter cette vieille dame. Chercher à savoir ou faire savoir, comme c’est l’usage frénétique de nos sociétés modernes, peut mener au résultat inverse des desseins recherchés. Cette idée qu’il faille tout savoir, que les choses cachées sont nécessairement mauvaises, est une fausse route, car être informé n’est pas connaître, la réalité immédiate qui nous semble nue, est aussi couverte d’une multitude de voiles. Au final, on se rend compte qu’on ne sait jamais rien ou si peu, et qu’il faut beaucoup, beaucoup de connaissances et d’expérience pour arracher un peu de vérité.

[1] La Natura esposta Erri de Luca – Feltrinelli Editore (11 janvier 2018)

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