Une voix off vient de nulle part et résonne partout. C’est le coryphée immatériel et tragique des hommes.
« Ils ne ressentent pas l’émotion éphémère qui habille chaque instant de furtifs emballements de cœur. Ils se tiennent tout près les uns des autres, ils s’attirent ou se repoussent inopinément. »

Une foule assiste au grand déballage. Serré au milieu des autres, chacun ressent l’urgence de voir ce qui est interdit, à défaut de voir ce qu’il ne peut voir. Car tous, bien qu’ils les ouvrent grands, savent que leurs yeux n’ont plus d’usage. Ce que l’on veut voir ne se voit pas sans appareillage, sans prothèse à inventer au fur et à mesure que l’on veut apercevoir le fugace, l’irrésolu, les tremblements impalpables de l’éternité, à la surface de laquelle l’univers tout entier se confond avec chacun de ses points, tandis que toute contingence est cause en même temps que conséquence.

Il reprend : « Ici-bas, les pieds des hommes arpentent un sol dur et douloureux qui n’est, en vérité, qu’un vide agité par la multitude des raidissements imprévisibles de l’éternité. Sur ce sol improbable, tendu à la surface d’une toupie furieuse et virevoltante, les hommes traversent l’univers à une vitesse vertigineuse, alors qu’à leurs yeux, la réalité apparaît comme un mirage d’immobilité. La vie leur semble monotone et ordinaire, même si elle défie les prédictions et demeure insaisissable si ce n’est par la mort devenue soudainement salutaire.

Les hommes ne conçoivent pas plus de posséder un semblable cœur où l’amour et la haine se confondraient tant que l’on ne saurait jamais dire ce qui, chaque instant, fait battre la chair palpitante, sombre et compacte, sauf à l’observer directement. C’est un monde ineffable, où la rencontre avec son prochain n’a pas de solution intrinsèque : ou bien c’est la lame froide et tranchante d’un couteau qui taille les intestins, ou bien c’est un baiser chaud et langoureux, ou bien les deux à la fois. C’est le monde de Dieu ».

Anthinéa est dans une pièce à vivre, le salon de lecture d’un grand appartement qui donne sur la ville. L’ombre des buildings transparaît d’une fenêtre que l’on devine ouverte.

Elle dit avec détermination : « Je ne me conformerai à aucun des scénarios que vous avez préparés pour moi et que vous avez enfouis dans mes gènes ou dans mon esprit, grâce à votre éducation. Je me flagellerai, ferai souffrir mon corps afin de le domestiquer, j’irai laver mon esprit afin de le purger et, finalement, je me retrouverai libre de vos chaînes invisibles et dérisoires. Je n’irai pas m’accoupler, ni vivre une vie de Sainte-Nitouche, subordonnée à un homme qui intercèderait pour moi vis à vis du monde, en tout. La vérité se trouve dans la liberté ! Votre vie de félicité, constituée de camisoles invisibles, est une vie de mensonges. La voie de la liberté est dans la souffrance, l’émancipation est à ce prix. Regardez ! » Elle montre ses bras tailladés, ses côtes flottantes apparentes.
Anna, la mère, regarde sa fille avec compassion : « Tu as trop d’orgueil ma fille. La vérité n’est pas du pouvoir des hommes, elle réside en Dieu qui en livre des bribes lorsqu’il s’adresse à eux. C’est vers sa vérité que nous t’avons conduite ma fille, c’est la seule qui soit. Ne te dévoie pas, ne tourne pas le dos au bonheur. ».

Anthinéa reprit : « Mère, il est trop tard. Nous sommes déjà séparés bien que je t’aime d’un amour profond de fille, et puis, je ne fais que reprendre les traces de Jésus qui, en son temps, a aussi utilisé la souffrance pour se libérer des chaines mentales et physiques du monde d’alors et est parvenu à faire surgir une vérité universelle. Je vais partir, j’ai soif du monde entier, je veux tout connaître afin d’y dénicher le moindre atome de vérité. Je laisse dernière moi ma peau fardée, crémée, épilée, comme un déchet de mue. Je serai une nouvelle femme, une panthère parfumée que l’on ne parviendra pas à voir, mais dont l’odeur obsédera l’esprit de ceux qui traquent la vérité. Je veux faire l’amour avec tous les hommes, toutes les femmes de tout âge, faire tous les voyages stupéfiants, afin d’arriver au dérèglement suprême, à la libération absolue qui me conduira à la Vérité. ».

Anna ne se départit pas de son air compassé : « Ma fille, tu te perds ! Le monde est inintelligible, hors de portée de tout esprit humain, seul le divin est en mesure de le comprendre. Tu vas brûler tes belles ailes, change d’idée, reviens vers nous vivre ta vie de fille ».

Le père d’Anthinéa surgit à cet instant. C’est un roc de chair à la voix profonde : « Il est temps de passer à table, bientôt le repas sera froid ». Toutes deux le regardent, interdites, comme une incongruité qui se serait glissée dans leur histoire. Leur estomac, pas plus que leur cœur, n’ont d’importance à côté de leurs esprits, préoccupés de l’avenir du monde, de la vérité et du mensonge.

« Père ! », rétorque Anthinéa, « Ne t’ai-je pas pas dit plusieurs fois que ni je ne déjeune, ni je ne dine ! Ces rituels sont inutiles et ridicules, plus personne ne les suit tant ils sont d’un autre âge. Toi-même, tu te forces, alors que tu brûles de retourner à tes lectures. J’ai rempli ma part du contrat envers vous, parents, j’ai eu une belle scolarité, j’ai été une fille modèle en tout, polie, agréable. J’ai eu 18 ans, je brise mes chaînes, suis maintenant libre ! »

Le père objecte : « Mais… il n’y a pas de contrat ma fille, le monde est ainsi fait, je suis ton père et Anna est ta mère, et nous le sommes pour toujours. L’univers fonctionne selon les règles immuables et mystérieuses de Dieu, tu ne peux y échapper, sauf à te détruire, et, ta mère et moi, ne souhaitons pas te laisser faire cela. »

Elle jette : « J’ai renoncé aux soumissions des forts aux faibles, aux petits privilèges, aux règles de la Nature. Je n’ai plus besoin de vous, mes parents, j’ai accepté le contrat de la Société des hommes, je lui appartiens, je suis maintenant libérée ! » Puis elle claque la porte et laisse ses parents tétanisés.

Le coryphée reprend sa voix, résonnant partout : « Les forts et les faibles abandonnent leurs privilèges, les soumis sont libérés, les proies protégées, c’est la Société des hommes. Les hommes sont égaux, il n’y a pas de loi primordiale et universelle, chacun accepte l’autre pour autant qu’il accomplisse sa part du contrat. Qu’ils soient bons ou mauvais, prédateurs ou proies, habiles ou maladroits, parasites ou utiles, le contrat normalise les relations des hommes entre eux. Et s’il y a des riches et des pauvres, c’est que certains s’affairent davantage au bénéfice des autres. Désormais, il n’y a ni chaînes, ni soumission, tous trouvent avantage au contrat. Ainsi va le monde, c’est le monde de Dieu. »

Le coin d’une rue de New-York regorge de gens et de voitures, c’est une sorte de ballet. D’un côté les gens s’accumulent à l’extrémité du passage piéton, tandis que de l’autre, les voitures alignées à l’arrêt, forment une haie, pour les passants qui se hâtent de traverser la chaussée. Puis les choses s’inversent, les pétions accumulés jusqu’au bord du trottoir entament leur traversée, tandis que la haie de voitures se met en branle. Anthinéa parle avec véhémence à un garçon guère plus âgé qu’elle.

Le garçon questionne : « Pourquoi avoir tout quitté, tes parents, tes amis ? Ils devaient être épouvantablement cruels pour que tu t’y résolves ? Choisir de laisser un appartement et des regards bienveillants pour une demi-chambre, dans un foyer à l’autre bout du monde, il faut avoir de bonnes raisons pour cela.»

Anthinéa lui concède: « J’aime mes parents, ils ont été de bons parents ! J’ai tout quitté pour la liberté, car elle seule conduit à la vérité. Dans la chambre de mon foyer, je suis libre, rien ne me contraint, ni ne me retient. Au milieu d’errants comme moi, je puis être à ma guise, hors du jugement d’autrui. »

« Comment vis-tu ? » interroge le garçon. Anthinéa contemple un instant le garçon avant de répondre, comme si elle est en train de fomenter un projet le concernant : « De générosité ! Je fais humer à mes semblables une odeur qui a, depuis longtemps, déserté la mémoire de leurs narines : le parfum de la liberté. Après mon passage, même s’ils la considèrent toujours inaccessible, ils ne doutent plus de son existence, de la possibilité qu’elle refasse un jour irruption dans leur vie. J’entretiens la maladie des hommes, l’espérance, en contrepartie ils me font vivre. C’est le sens du contrat », ajoute-t-elle.

Le garçon incrédule lui jette : « Ce ne sont que des mots, tu fais la manche et tu te donnes un genre. La véritable liberté provient du travail par lequel tu produis des services utiles à la communauté qui te rémunère en retour. En vérité, tu ne sers pas à grand-chose, les gens te font la charité sur la foi de ta mine sympathique. »

Le ton monte, elle lui rétorque : « Crois-tu que la vie ait naturellement un sens ? Crois-tu que chacun, dans le monde, ait une place octroyée par avance ? Cela n’est pas la liberté, c’est l’asservissement et l’esclavage. »
Lui riposte : « Pourtant, c’est le monde Dieu… Et toi, tu n’es qu’une subversive.»

Sans cesser de contempler les yeux du garçon, Anthinéa saisit d’une main ses testicules à travers son pantalon et, de l’autre, relève son sweat-shirt, dévoilant un tatouage obscène où s’affiche un Christ sur la croix en train de faire une fellation à un Lucifer membré. Elle sent le sexe du garçon se durcir pendant que ses yeux s’horrifient du spectacle, elle sent le chaos émotionnel envahir leurs deux corps, jusqu’à ce que violemment, le garçon s’arrache à elle et prenne la fuite épouvanté.

Elle s’éloigne lentement, satisfaite et honteuse à la fois, savourant un étrange état dans lequel elle puise un sens profond de l’humain. Le chaos qu’elle avait senti au bout de ses doigts, tout à l’heure, serait-il pure énergie de vie, une sorte de peur-panique, une angoisse violente, mêlée à un désir inextinguible, submergeant tout, l’instinct primordial de se nourrir, de tuer et de se reproduire ? Serait-ce cela la source de toute création humaine ? Enfouie au centre du cerveau, cette énergie dangereuse est emmaillotée, camisolée par des neurones de logique, ligotée de bon sens, de règles sociales, de fidélité, d’amour filial ou conjugal. Anthinéa déambule ostensiblement, elle montre sa liberté, sa jouissance de liberté. Personne ne s’intéresse à elle, elle est libre.

Elle court parfois, puis s’arrête. Elle est joyeuse, rit face aux passants affairés. Elle vit sa vie dans la rue alors qu’ils n’y font que passer. Ils l’observent parfois, ni inquiets, ni curieux, peut être les étonne-t-elle quelque peu, sans grande conséquence, ils ne sont pas du même monde. Ils passent et elle n’existe guère, se serait-elle frottée à eux, ils auraient été nécessairement plus attentifs. Cette pensée traversa son esprit un instant, puis Anthinéa devint mélancolique.

« La vérité intéresse tout le monde », se souvient-elle. Elle se met alors à penser que la liberté, telle qu’elle la conçoit, l’éloigne de la vérité. Elle ouvre les yeux tout ronds, pas une ombre de vérité au bout, alors que devant ses yeux s’anime une grande illusion, même pas un théâtre d’ombre où l’on pourrait deviner avec incertitude le vrai, – Non ! -, une illusion formidable, terriblement vraisemblable.

La voix du coryphée retentit : «Rien n’est plus réel que le théâtre : sous le maquillage, on sent la peau, l’épiderme, le poil, on sent la langue se mouvoir sous la voix, et pourtant, il n’est souvent que rêves et illusions, alors que du cinéma, progéniture turbulente des technologies de l’illusion, surgit une vérité dépouillée et violente ».

Chemin faisant, elle se rend compte que sa liberté est une chimère et qu’elle l’emporte vers une vérité tout aussi chimérique. Ce n’est ni de la tête des hommes, ni de leurs yeux, ni de leurs chairs qu’elle extirpera quelques bribes de vrai, mais de leur impalpable intérieur, de leurs désirs dissimulés, de leur imaginaire. Sa vie, tout à coup, venait de perdre une partie de sa substance. Elle est désemparée, elle se met à errer, les trottoirs alourdissent son pas et accroissent son désarroi. Elle se sent invisible, le réel la traverse sans accroc, elle n’a pas d’aspérité, elle n’existe pas. De temps à autre, des passants la regardent avec compassion tant il est évident qu’elle n’a pas de but.

Elle est seule, comme une feuille qui vient, à l’automne, de quitter son arbre et dont le destin paraît inéluctable. Son esprit est effaré, elle sent la mort tout près, elle reconnait son odeur bien qu’elle la hume pour la première fois. Tout son intérieur est transi de peur, elle semble calme, elle est paralysée tandis que son esprit se consume.

La voix du coryphée reprend: «Au mieux elle finira folle. Qu’est-elle venue chercher à New-York ? Elle veut être lumière, un repère humain dans le chaos du monde. Elle veut être un supplétif de Dieu ! Volonté et orgueil sont parfois une même chose et font que l’instant de la décision est une folie. Comment a-t-elle pu décider qu’elle saurait, mieux que d’autres, débusquer la vérité ? Etre libre ne suffit pas à aiguiser la vue, il faut savoir voir, être prêt à recevoir une révélation après l’autre, sans se brûler. Elle ne doute de rien, ni même de sa prédestination. On ne peut pas croire sans douter. C’est le monde de Dieu.»

Anthinéa échoue dans un recoin de Central Park, elle y passe des journées entières, un cahier à la main qu’elle noircit d’une écriture automatique, un ressac de mots inorganisés qui s’accumulent dans ce qui ressemble à un journal émotionnel. Il arrive que des promeneurs s’arrêtent et la questionnent. Tous désirent poser leurs yeux sur les lignes nerveuses qu’elle trace sans discontinuer, comme si quelques phrases, happées au hasard, pourraient avoir une importance telle qu’elles changeraient, ne serait-ce que dans d’infimes proportions, la vie de celui qui les lirait.
Cette atmosphère de sacralité irrite profondément Anthinéa, elle qui veut montrer une vérité évidente et bouleversante, se sent instrumentalisée par des visiteurs qui lui ont assigné le rôle de bouc émissaire de leurs doutes et de leurs croyances. Bien malgré elle, elle les renforce et endosse la culpabilité de leurs à-peu-près et de leurs échecs. Elle ne s’appartient pas. S’ils savaient qu’elle brûle ses cahiers une fois qu’ils sont écrits, ils seraient désorbités, elle ne leur dit rien, jamais un mot. C’est sa liberté.

S’ils savaient…S’ils savaient qu’elle laisse surgir ces mots désarticulés pour mettre son esprit dans une disposition propice à recevoir une révélation qui miraculeusement apporterait ordre et perfection. Son langage brut, concassé par le doute que la révélation ne vienne jamais, et dense d’une foi tenace et sereine qu’elle viendra un jour, est comme les amoncellements de gravats d’une carrière de métaux précieux.

Un jour un homme mur, de ceux dont les rides de l’esprit ont envahi le visage, l’interroge, profitant d’un moment de faible affluence. « Mademoiselle, tout cela est chimérique ! » dit-il « Ma vérité, c’est le réel, je construis des ponts et des maisons qui doivent tenir droit. Je suis ingénieur, un scientifique. Seuls les faits et la logique qui les relient m’intéressent. ». Anthinéa le fixe avec une douceur rehaussée par sa robe col Claudine qui lui donne un air d’adolescente. Elle répond d’une voix lente et posée : « Quels sont les faits de votre vie intérieure ? Quelle science y appliquez-vous ? Au regard de cela, croyez-vous que tout ce qui est extérieur à vous, ce que vous nommez réel, soit si objectif, alors que, convaincu de savoir en calculer quelque comportement, personne n’a idée de la manière dont il se produit. » Elle s’arrête un instant puis reprend : « la connaissance ne procède pas de manière logique de la connaissance existante, elle est un accident de la réalité. Lorsqu’on le discerne, cet accident devient une révélation. Ouvrez donc votre esprit à la révélation ! Soyez libre, c’est à ce prix que vous entreverrez la vérité ». Le vieil homme la regarde un peu interloqué par sa douce assurance, et n’a rien à répondre à un esprit qu’il ne peut plus sauver.
La voix du coryphée reprend : « Elle est seule, parmi des gens qui ne parviennent pas à la comprendre, qui voient un intérêt où elle n’en distingue aucun. En dépit de tout, elle persévère car une étoile vient, de temps à autre, illuminer l’obscurité de quelques paragraphes qu’elle conserve avec soin, alors que les gens n’y voient rien de plus que ce qu’ils y voient d’habitude. Dire, exposer la vérité ne suffit pas, encore faut-il que quelques autres indiquent aux uns où elle se trouve dans le débordement de langage que produit le monde. Souvent, personne ne la remarque. La foi d’Anthinéa est d’airain tandis que son doute est insondable. C’est le monde de Dieu.»

Anthinéa n’a pas traversé l’Atlantique pour échouer à Central Park. Son but reste la liberté, un jour ou l’autre, elle sait qu’elle devra s’évader. Le futur est terrible, car la folie de la décision se situe constamment devant soi alors que l’on s’en rapproche inexorablement, à moins de la remettre à plus tard, sans arrêt, c’est à dire de la tenir à distance et de demeurer dans cette position entre deux, un no man’s land où rien n’arrive et tout pourrait se passer. Décider, s’évader, obsèdent Anthinéa.

Il a fallu qu’un homme vienne accidenter sa vie par une belle promesse : elle était une artiste, il lui donnerait l’éclairage qu’elle mérite. Bien qu’elle paraisse toutes griffes dehors, sans autre explication, elle le croit et le suit. Ce n’est pas de l’amour, mais un emmêlement de chairs qui, sans être sauvage, exhale une sueur animale. Anthinéa prend plaisir au sel qui lui brûle la peau et à la perspective de la promesse. Sauf que ne voyant rien arriver, elle se braque contre son pseudo protecteur. Elle se sent prise au piège, amoureuse et inutile.

Anthinéa s’impatiente : la révélation vient par bribes minuscules, bien qu’elle laisse entrevoir des abymes effroyables. Le monde demeure incompréhensible pour un esprit encore trop raisonnable, mais pas autant que l’âme humaine, insondable et effrayante d’ignorance, a fortiori la sienne. Elle se sent suspendu au-dessus de ses profondeurs intérieures, le ventre serré jusqu’au sexe par la peur, retenue par les a-priori, les idées reçues, les faux semblants ordinaires dont on a façonné son cerveau. Elle sait maintenant que, dans son état, aucune révélation majeure n’arrivera, et que, pour poursuivre sa voie, elle doit plonger tout droit au fond d’elle-même, vers ce qu’elle ne voit pas. Elle sait que sa violence est une carapace à sa violence fondamentale et intérieure, encore plus terrifiante.

Alors, elle fait de l’homme une proie, l’aimant irrésistible de cette violence. Elle la cultive, elle prend des stupéfiants pour la laisser éclore, dans sa pureté originelle. L’homme devient un objet sur lequel la violence peut rejaillir librement. Elle l’aime, elle ne peut se passer de lui comme s’ils étaient les organes d’un même être vivant. Lui ne peut se passer d’elle, la violence est l’amour, et l’amour, une belle violence, tous deux effacent la peur : la violence à mort efface la peur de la mort, Ils n’ont monstrueusement pas peur.

Anthinéa se sent submergé, elle ne peut s’empêcher de laisser ses mains construire des dispositifs où les voix soufflent des mots sur des suspensions mobiles qui s’animent à chaque scansion et dont les transparences font naître des couleurs aussi étranges que le sens déphrasé des textes dits. Comment un tel bouillonnement peut-il distiller autant de nuances ? Seules les nuances comptent et elles sont innombrables. La finesse et la beauté de ses œuvres force l’admiration et décuple les sentiments de l’homme pour elle. Il la prend pour un esprit divin, l’artiste de sa promesse.

Anthinéa s’acharne, elle veut explorer la peur plus avant, elle pense qu’elle recèle des capacités insoupçonnées. Ce faisant, elle se transforme en monstre dont la violence animale s’accroit chaque jour. Elle attache et lacère son homme habitée par un instinct prédateur pur et incontrôlé. Ses yeux sont révulsés, elle bave abondamment, ses tatouages ressortent sur sa peau luisante de suées d’excitation. Elle ne parle pas, elle rugit. Elle arrache les vêtements de l’homme, le griffe profondément. Il hurle. Cela la réjouit et augmente son excitation. Elle plante ses griffes autour de son sexe et voit dans les yeux de l’homme la peur de la mort. Cette fois-ci, il ne revient pas. Une peur pathologique qu’il ne parvient plus à endiguer par le sursaut de son instinct de vie, a envahi son esprit. Il se trouve écrasé par une bestialité diabolique, il est mentalement et physiquement paralysé.

Anthinéa, toute absorbée par son voyage intérieur, n’a presque rien remarqué, juste senti a peine. Elle stoppe sa furie, freinée par l’amour de cet homme qu’elle veut, malgré tout, protéger d’elle. Elle l’enlace tendrement, comme pour appliquer un baume apaisant sur ce corps qui a enduré tant de violence par amour d’elle. L’homme est immobile, il souffle, la peur au ventre.

Le lendemain, il demande et obtient l’internement d’office d’Anthinéa qui n’a plus figure humaine. Elle se retrouve cloîtrée dans une cellule, rugissante et survoltée.

Le coryphée se déchaine : « Liberté et Vérité engendrent la violence car elles provoquent des révolutions terrifiantes qui justifient, par prévention, toutes les privations de liberté. L’apaisement est le fait de l’asservissement volontaire des hommes, quand ils ne se font pas la guerre, ils se craignent, ils se respectent, ils sont amis, ils s’aiment. Une seule vérité demeure alors, la mort qui réveille la violence et rouvre les voies de la liberté. C’est le monde de Dieu.»
L’homme est malgré tout saisi par les œuvres d’Anthinéa qu’il comprend mal. Il les montre à quelques galeristes d’art qui sont enthousiasmés par leur esthétisme et leur étrangeté quoique personne ne les comprennent tout à fait. Ils mettent cela sur le compte de l’immaturité artistique qui ne rend pas les œuvres suffisamment lisibles. La plupart veulent qu’on leur présente l’artiste et souhaiteraient le compter dans leur écurie. L’homme, manifestement gêné, explique qu’il s’est retiré du monde. Il convient malgré tout avec quelques galeristes d’organiser une exposition qui s’avère un succès à mettre au crédit de la curiosité que suscite la nouveauté car, ne la comprenant pas, il ne perçoit pas la Vérité des œuvres d’Anthinéa.

Ce faisant, Anthinéa s’est apaisée si bien que son médecin l’autorise à quitter de temps à autre la structure de soins psychiatriques pour de brèves sorties. Elle revoit l’homme, sans amour, une tendresse peut être. La violence l’a totalement désertée. Elle n’aspire qu’à entre en paix avec tous, ses amis, sa famille, son amant. C’est pour elle un besoin absolu. L’homme, lui, la sent absente à elle-même, du moins à celle qu’elle a été. Elle accepte maintenant tout, tenaillée entre son propre plaisir et le plaisir de l’autre, elle choisit l’autre, alors qu’être libre s’est se choisir soi-même. Elle semble intérieurement momifiée, embaumée, parfumée, comme une blanche ophélia prise dans les eaux paisibles du lac. Il lui propose de visiter l’exposition, elle accepte. Elle regarde les œuvres, persuadée que quelqu’un d’autre en est l’auteur, elle les trouve belles et pleines de vérité, tout en restant extérieure et paisible. Non, ce ne sont pas ses œuvres.

L’homme insiste pendant qu’elle le regarde avec bienveillance, imperméable à ses arguments. Des critiques s’élèvent : « ce n’est pas une artiste car, bien qu’elle ait produit quelques œuvres, elle ne réalise pas l’œuvre d’une vie, c’est une allumette dont le soufre, juste dégauchi, a déjà brûlé ».

Il ne sait pas répondre car, comme les autres, il ne comprend rien, personne ne comprend. La liberté rend les choses si incompréhensibles que, dans ces conditions, il se demande légitimement comment elle serait capable de soulever le voile de la vérité. D’ailleurs, comment les critiques peuvent-ils évoquer une œuvre comme l’œuvre d’une vie sans l’avoir quelque peu comprise, sachant qu’après qu’ils la comprendront, l’artiste ne sera plus qu’un souvenir d’artiste.

Anthinéa est une artiste morte, belle et momifiée. Elle regagne sa structure de soins et se prépare à rentrer à Paris chez ses parents. Elle imagine trouver un époux et vivre une vie de femme à l’image de celle de sa mère.
La voix du coryphée retentit : « Car tous, bien qu’ils les ouvrent grands, savent déjà que leurs yeux n’ont plus d’usage. Ici-bas, les pieds des hommes aveugles arpentent un sol dur et douloureux qui n’est, en vérité, qu’un vide agité par la multitude des raidissements imprévisibles de l’éternité. Sur ce sol improbable, tendu à la surface d’une toupie furieuse et virevoltante, les hommes traversent l’univers à une vitesse vertigineuse alors qu’à leurs yeux, la réalité apparaît comme un mirage d’immobilité. La vie leur semble monotone et ordinaire, même si elle défie les prédictions et demeure insaisissable si ce n’est par la mort devenue soudainement salutaire.

C’est un monde ineffable, où la rencontre avec son prochain n’a pas de solution intrinsèque : ou bien c’est la lame froide et tranchante d’un couteau qui taille les intestins, ou bien c’est un baiser chaud et langoureux, ou bien les deux à la fois. C’est le monde de Dieu ».

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