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III. Désirs de mort

7 octobre 2017 - Textes
III. Désirs de mort
7 octobre 2017

III. Désirs de morts

C’était un jour de nuit, éclairé comme en plein jour, d’explosions, d’éclats, de sifflements lumineux.

Tout avait démarré dans la crasse, envahie par l’odeur des fluides corporels en décomposition, urine, excréments, crachats, tabac chiqué, telle une préfiguration de l’haleine de la mort. Le vent de la peur soufflait une sueur tiède et intensifiait l’atmosphère nauséabonde. De temps à autre, le silence était rompu par un éternuement, le frottement de la laine d’une capote, un grognement, une dent qui claque et qui s’arrête immédiatement. Tous, répartis sur une étendue considérable, dont chacun ne voyait qu’un infime morceau, attendaient comme un seul homme, la réponse à leur interrogation muette et sidérante : Quand ? Il y avait quelque absurdité à cela, car tous savaient ce qui allait forcément arriver. L’événement était comme suspendu au-dessus de leur tête, retenu par le silence et l’absence de respiration, mais cela ne pouvait continuer ainsi, il allait forcément s’écraser sur eux à grands fracas. A mesure que le temps passait, les secondes qui s’égrenaient, renchérissaient.

Ce ramassis de corps hébétés peinait à croire qu’il fut encore humain, il semblait un chaume emporté par l’orage de l’épouvante, livré totalement aux éléments. L’esprit avait déserté ces ombres malheureuses.

Quand, l’instant d’une fraction de seconde, tout devint lumières et fracas, ce fut des explosions sans discontinuer, partout, ici, là, tout près, on ne savait précisément où. Dans les rangs chancelants, l’ordre circula d’aller au pas de charge, un pas lourd de terreur qui pouvait, chaque instant, fouler le seuil de la mort, ignorant s’il allait entrer où demeurer dehors. Ils ne voyaient rien, ils tiraient devant eux, aveugles et titubants. Chaque mètre était gagné sur les intestins noués qui, comme des cordages, tenaient leurs corps arrimés aux tranchées arrière. Ils étaient entraînés en avant par une volonté commune qu’aucun ne possédait individuellement. Leur courage puait l’alcool et la benzédrine, il paralysait leurs doigts agrippés à la crosse des fusils, comme à une rampe, à laquelle ils se retenaient, désespérés, pour ne pas tomber.

A tout instant, plusieurs s’effondraient comme des mouches, occasionnant des giclées de sang et de boue. A l’interstice des explosions et des sifflements qui ne cessaient pas, on distinguait des cris d’épouvante, des hurlements de souffrance qui paraissaient provenir du fond de l’enfer. Aucun d’eux n’avait pensé qu’il fut ainsi, tout près. En comparaison, celui qu’ils imaginaient était un paradis.

Lorsque les premiers arrivèrent aux tranchées adverses, de cette bouillasse aveuglante d’éclairs et de ténèbres tonitruants, émergeaient des yeux hébétés, le fusil en avant, muets. La peur qui écrasait leurs corps de l’intérieur avait soudain un visage, l’ombre chancelante de l’ennemi dont les yeux comme des étoiles transperçaient les ténèbres, brasillaient, hypnotisaient, brûlaient les regards. Ils se jetaient à corps perdu, assourdis par le vacarme ambiant, baïonnette au canon, convaincus de leur mort imminente. Ils n’entendaient rien, juste voyaient-ils les éclairs que crachaient les fusils et ressentaient la vibration de la chute des corps. Chacun s’étonnait que ce ne fut le sien. Glissant dans la tranchée, esquivant par miracle le fusil ennemi, il enfonçait la lame de son canon dans une masse visqueuse qui s’affaissait brusquement et l’éclaboussait de sang. Il ne savait si ce n’était le sien. Au contact du liquide épais sur sa peau, il crut avoir franchi le seuil de la mort. A cette seconde, sa peur explosait et se transmutait en furie. Tel un animal enragé, il sautait, fusillait, piquait, de sa baïonnette, les ombres qui l’entouraient. Rien ne pouvait lui arriver, sa puissance était immense.

Lorsque le silence se fit, tout aussi brusquement, personne n’avait idée du temps qui avait passé. On entendait quelques détonations. ceux qui étaient encore debout, entrèrent en état de sidération. Ils ne parvenaient pas à concevoir qu’ils fussent encore vivants. Lorsqu’ils ouvrirent les yeux sur les cadavres misérables, le malaise du désespoir les reprit. Puis ils entendirent les gémissements, les cris. Leur corps, vidé de sa substance humaine, était paralysé. Auraient-ils eu un semblant de volonté que leurs cerveaux étaient incapables de le transformer en acte.

Il fallut plusieurs heures avant qu’ils se missent en mouvement. Ils étaient une colonne de fantômes qui regagnait les lignes arrière sous le soleil du matin. On leur donna à manger. Loin du front, ils se remirent à plaisanter, à fanfaronner. Ils essayaient d’oublier. Seuls demeuraient présent, le souvenir de la furie qui s’était emparé d’eux, et le sentiment de toute puissance qui avait suivi. Cela avait été une sorte de jouissance continue, ponctuée par l’enfoncement du métal dans les chairs. Ils avaient semé la mort comme ils pouvaient semer la vie.

Nul de l’aurait avoué, mais tous donneraient cher pour le revivre.

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